Mémoires d'un Conflit

(1914-1918)

(Mémoires du Lieutenant Général Verbist du 10e de Ligne)

   
1860-1937

   

Notes aux lecteurs

Pour permettre aux générations futures de mieux comprendre les aléas de l’histoire, je crois devoir faire un devoir de mémoire en publiant ce carnet où mon grand père relate jour après jour les évènements depuis le début des hostilités en 1914 jusqu’à l’armistice en 1918. Certains lecteurs trouveront ma démarche fortuite je me réjouis que d’autres l’apprécieront.

During World War I my grandfather, Lieutenant General Verbist  wrote day after day all the events between the start of the hostilities in 1914 to the end of the War in 1918...... You will find the integrality of his diary on the pages of this site.

Raoul Verbist

(Petit fils du Lieutenant General Verbist. grandson of  Lieutenant General Verbist)

 

Avant propos

 

Ces notes, qui se rapportent au 10e de ligne jusqu’à la fin mars 1916, sont assez précises jusqu’au 31 décembre 1914 quoique les archives du régiment aient disparues à plusieurs reprises : une première fois dans la retraite de Namur (bagages pris par les allemands), une deuxième fois à une époque que je ne saurais préciser et dont je ne me suis aperçu que vers la fin de décembre 1914, papiers historiques enlevés soit par curiosité, soit par méchanceté, ou bien encore par quelqu’un dans le but d’en faire ultérieurement un usage intéressé. Le colonel en retraite Dumont, mon ancien adjudant major pourrait peut être me renseigner. Il serait même curieux de consulter à ce sujet les documents militaires que cet officier possède concernant la première partie de la campagne. On en trouverait, j’en suis convaincu, qui seraient à leur place dans les archives du 10 e ou dans celles du bureau de l’historique du Ministre de la Défense Nationale.

Depuis le 1er janvier 1915 jusqu’au 28 février 1916, période de stabilisation, les notes sont plus vagues et sans intérêt militaire.

A partir d’avril 1916 jusqu’à l’armistice, elles sont peu intéressantes ne présentant qu’un intérêt purement personnel, sans faits militaires.

Les évènements relatifs à la bataille de l’Yser sont fatalement incomplets et n’ont été établis que d’après des notes des chefs de bataillon et d’un calepin de poche.

Lieutenant Général Verbist

 

1ere partie 

   

1914

   

1er août 1914

Le régiment ( I et II ) quitte dans l’après midi la caserne pour cantonner à Warisoulx, quelques compagnies gardent les ouvrages d’art vers Floreffe  Le III rejoint Namur plus tard venant d’Arlon. Ce dernier bataillon fournit ensuite les avant-postes.Logé chez Mr Boucquiaux.

2 août 1914

Fait donner le fil au tranchant des baïonnettes.  A ce sujet répondu ce qui suit, le 25/2/ 22, à une demande du Commandant du 10. (Réquisition de 3 meules) « Transmis au retour signés 2 reçus mod. II. Je n’ai pas attribué de valeur à la réquisition, Mr Detry ne faisant pas connaître son prix.

Il est à remarquer que les meules n’ont pas été  emportées ; elles sont restées sur place, dans un local (forge je pense) près de Mr Boucquiaux et n’ont pas été fournies qu’à titre de prêt pour donner le fil au tranchant des armes du régiment. Mais il est possible que les dites meules aient été détériorées car le travail a du être fait, vu l’urgence, par des soldats non initiés à ce genre d’opération.

Il serait intéressant de faire prendre des renseignements à ce sujet auprès de la gendarmerie de l’endroit

3 août 1914

Reçu 1000 frs. Les ai envoyés à la maison par le Lt Dever. Le régiment part pour Vézin où il cantonne. (Le III/10  et M/Br à Sclayn). Logé chez le bourgmestre.

4 août 1914

J’apprends par un cycliste que tout le monde se porte bien à la maison et que Raoul n’a pas rejoint l’école des cadets.

5 août 1914

1 heure. Reçu avis que le territoire est envahi à Welckenradt. Ocquier etc. et qu’une tentative de passage à Visé a échoué.

16 à 17 heure. Hémorragie nasale. Intervention du médecin de régiment Gravelines.

18 heures idem et violente. On me transporte en ambulance à Wartet où le 10 cantonne avec 2 B Artillerie.

A 20 heures je prends du repos sur l’ordre du médecin. Très mauvaise nuit : anémie cérébrale et diarrhée. Logé Ferme .. Chez le bourgmestre (accusé d’espionnage)

6 août 1914

9 heures, visite du Général Henrard (1) ;

9 heures 30 Je me rends à la cure où je prends du repos jusqu’à 13 heure dans le lit du docteur Gravelines qui m’a soigné

Le soir le Capitaine d’Artillerie Van Caeneghem me cède sa chambre. Il est plus généreux que le Commandant Dumont.

7 août 1914

Organisation des positions de Wartet et de Boninne.

Départ pour Vedrin où cantonne I/10 aux avant postes.

Logé au château de Montpellier.

Vu la fatigue de la troupe, le Général de Brigade prescrit de ne pas continuer les travaux que vers midi le lendemain 8

8 août 1914

Organisation de la position de Boninne.

9 août 1914

id.

Appris que C.Ct Lambert est colloqué.

Fait emmagasiner 100.000 cartouches (Ferme près de l’église)

10 août 1914

Le régiment cantonne à Bouge, le I à Beez. Je loge au château chez Mme Thémon.

Maxime inscrite dans un calepin : « la guerre actuelle a permis aux Belges de se ressaisir et de prouver que c’est un peuple de braves. »

Visite à la maison ainsi que le lendemain.

12 août 1914

9 heures : Alerte (je me trouvais chez moi en famille)

Je prends le commandement du sous-secteur Marchovelette-Meuse.

Logé sur la position. Impossible d’en aviser ma femme.

Les officiers reçoivent avis de revêtir la tenue de soldat.

13 août 1914

Je prends logement chez Mme Goy à la ferme près de l’église de Boninne où se trouve mon dépôt de cartouches.

La troupe est alertée toute la journée.

Quelques trophées (Cuisines, vélos, chevaux, lances) ont été pris à l’ennemi.

14 août 1914

Parcouru les formidables travaux de défense de la Gelbressée ;

Destruction du château du prince d’Arenberg à Marche les Dames ;

Organisaton de l’abbaye des Ursulines.

15 août 1914

De 14 à 18 heures entendu une violente canonnade dans la direction  S ou S-E  semblant venir de Dinant ou de Ciney.

16 août 1914

Bertha a été ferrée.

18 août 1914

Alerte aux avant-postes.

Note sur mercredi 19 août 1914

Le repli, dans la P.F.N., de la 8e Brigade Mixte ayant rempli le rôle de détachement avancé dans  la région Petit Waret , Seilles, Andenne, commencé le 19 au soir, se poursuivit dans la nuit du 19/20 août 1914 pour se terminer le 20 de bonne heure.

Exécuté par ordre et en dehors de toute pression immédiate de l’ennemi, ce repli signifiait pour moi la mise en  découvert de mes Grand Gardes (G.G.), c’est à dire bientôt le contact, le bombardement des positions, l’attaque !

Je vois encore, comme hier, s’écouler cette brigade à la hauteur de l’église de Boninne ou je me trouvais avec les officiers de mon E.M.  Les unités étaient précédées de leurs brancardiers parmi lesquels beaucoup de religieux, de frères, prêtres, capucins encore porteurs de la robe de leur ordre, spectacle curieux qui me fit songer à l’inachèvement de notre réorganisation. On n’avait pas constitué de tenues de mobilisation pour ce personnel dans lequel pouvait se glisser facilement les nombreux espions que comptait la région de Marche-les-Dames. Mon entourage les disait nombreux, ces espions à la solde du Duc d’Aremberg, le seigneur et le maître foncier de la région. En fait, chaque fois qu’on installait une tranchée, un ouvrage, une batterie, il y avait toujours là un paysan, l’air débonnaire, curieux du travail, paraissant inspecter son champ, observant et peut-être notant précieusement tout en sa mémoire pour le traduire en signal convenu à l’ennemi, marquer les directions.

Grandes manoeuvres avant 1914

 

 (1)Le Général-major Henrard était le commandant de la 10ebBrigade Mixte (B.M.)

   

 L'Attaque de Namur

   

20 août 1914

Les avant-postes du 10 occupent la crête immédiatement à l’Est de la Gelbressée. Cette crête avait été reconnue au détail par le commandent du sous-secteur et de son adjudant major les 18 et 19 courant.

(Netzler) 1ere compagnie - G.G. n°1 à la ferme des Dames à Wartet (3/III/10)

(L Bourguignon) 1ere compagnie - G.G. n°2 à la Haie du Loup (4/III/10)

(Kinsbergen)  1ere compagnie - G.G. n°3 vers la borne 9.800 de la route de Hannut (1/III/10)

Plan de la Bataille de Namur,août 1914.(Pour agrandir "afficher l'image" par bouton droit de la souris.) 

10 heures Attaque de la G.G. n°3 ; Prise à revers par une troupe qui s’était glissée dans les bois de Ville-en-Waret, une partie de la G.G. qui occupait une redoute amorcée au poste qu’elle défendait  a des velléités de recul lorsqu’elle est heureusement soutenue par le 2e pelotonde G.G. installée dans la Corne S-E du bois d’Ambraine. L’engagement (10h 05) ne tarda pas de devenir très vif, si bien que 5 minutes après le peloton installé dans la redoute n’avait plus de munitions.

Le Commandant venait de prescrire le ravitaillement en munitions, lorsque, brusquement apparut une compagnie ennemie débordant tout à fait la gauche de la G.G. n°3 et menant sa retraite orientée par le bois d’Ambraine vers nos lignes.

Retraite de la G.G. Les boches suivent nos fantassins sur les talons.

Conséquences : 3 tués, 13 blessés, 20 disparus.

Devant G.G. n°2 il y eut une légère fusillade.

10 h 45. Reçu avis du Commandant du III/10 que les G.G. 1 et 2 menacées dans leur retraite par le recul de la G.G. n°3 s’étaient repliées dans le fond de la Gelbressée.

Ordre est donné d’arrêter le mouvement et de reprendre les anciens emplacements.

15 h 10 Le Commandent du point d’appui S. signale que les allemands marchent en nombre sur Wartet, la crête était déjà tenue dans son ensemble par les hussards.

15 h 50 Un cycliste envoyé en reconnaissance m’avise que le bois de Hubeumont est libre (Confirmation d’un renseignement donné par le Commandement de l’Infanterie de Forteresse du sous-secteur. P.C. au pensionnat de l’abbaye. Capitaine Commandant Artan de St Martin) mais que la ferme de l’Empereur est occupée par environ 40 cavaliers.

19 h 10 L Commandant du secteur donne l’ordre :

1°aux troupes du 1er de ligne de résister à outrance sur leurs emplacements de combat ;

2°aux réserves de S/S et de secteur de se tenir prêtes à intervenir à tout instant dans leurs positions d’attente.

Je prescrivis en outre que, dès l’aube du 21, les troupes de mon Sous-Secteur, y compris le groupe d’artillerie de la 10e brigade mixte, devaient être sous les armes à leurs postes, prêtes à toutes éventualités.

Vers 19 h 20. Je reçu avis du capitaine commandant Funck, commandant le III/10, que les G.G. n°1 et 2 reprenant leurs emplacements avaient été accueillies par un feu nourri et obligés de se retirer, Le Commandement du III/10 repliait ses troupes en direction de la Bie 4 de la route de Louvain (réserve de secteur) par le bois des rochers.

Réflexions :

Impression pénible à la vue des premiers morts. Les blessés sont joyeux.

J’observe tous les hommes ayant reçu le baptême du feu : les uns rient nerveusement et s’agitent, d’autres semblent abattus par la fatigue et la tension nerveuse, leurs yeux témoignent encore d’une émotion intense.

Journée angoissante, journée triste, chacun sentant l’étreinte allemande se resserrer, le contact devenir plus étroit ! Nous veillâmes la nuit, mon Etat-major et moi, une chose nous frappa : la fréquence des fusées jaillissant près de nos lignes dans les ténèbres de cette belle nuit d’été, signaux furtifs vers lesquels, tout aussitôt, des salves de shrapnels étaient lancées par l’artillerie allemande.

La G.G. n° (I/III/10) vint se rassembler près de l’église de Boninne ayant perdu une quarantaine d’hommes. Les deux officiers, le capitaine-commandant Kinsbergen et le sous-lieutenant Sterkendries arrivèrent avec le dernier échelon protecteur de la retraite.

J'observe tous les hommes tous les hommes ayant reçu le baptème du feu: les uns rient nerveusement et s'agitent; d'autres semblent abattus par la fatigue et par la tension nerveuse, leurs yeux témoignent encore d'une émotion intense!

Vers 20.00 hres la détente survient. Certains constatent qu’une balle allemande leur a troué, à l’un sa marmite, à l’autre, son havre sac, à un troisième les pans de sa capote.

Des remarques s’échangent, rapides, saccadées. Je note de mémoire : « Ces boches, on ne les voyait pas d’abord, et puis, tout d’un coup, on les découvrait tout près, très nombreux, hurlant et avançant rapidement, beaucoup tirant même l’arme à la hanche. »

« Le premier sergent Magis a tué le Hauptman »

A l’appel des manquants on répond : Schlesser, tué, je l’ai vu, il ne bougeait plus!

"Le soldat André également. Il visait toujours couché, je lui ai demandé pourquoi il ne tirait plus, et seulement alors, j'ai vu qu'il avait reçu une balle dans la tête."

le sous-lieutenant Sterkendries me montre son shako traversé et sa poignée de sabre brisée par un balle;il me donne des renseignements plus précis. Les Allemandspuis ont entourés le G.G. à la faveur du bois d'Anbraine et de Ville-en-Waret Les hommes ont lutté fort courageusement, mais les Allemands étaient nombreux, si nombreux! et puis ils avaient beaucoup de mitrailleuses, et d'artillerie d'accompagnement, et nous.....rien que nos fusils! Beaucoup d'hommes sont restés dans la tranchée tués ou blessés grièvement mais l'ennemi a des pertes autrement importantes que les nôtres, dit-il, avec une satisfaction émue!ils avaient beaucoup de mitrailleuses, et d’artillerie d’accompagnement, et nous rien que nos fusils ! Beaucoup d’hommes sont restés dans la tranchée, tués ou blessés grièvement ! Mais l’ennemi a des pertes autrement importantes que les nôtres, dit-il avec une satisfaction émue !

21 août 1914

Tentatives contre le point S. Devant le groupement T rien de particulier.

Devant le groupe S., entre 9 t 10 h, des patrouilles découvrent des allemands avec mitrailleuses occupés à se poster les caves des maisons environnant immédiatement l’église de Gelbressée.

De 10 à 18 h. le groupement S et le village de Boninne subissent un bombardement d’une extraordinaire violence.

La Ferme Le Try, logement de E.M/1O, musique et l’E.M. /Artillerie/10 Brigade, fortement bombardée, est évacuée immédiatement. Plusieurs chevaux, dont celui du major Goffinet sont tués. La réserve de munitions de l’infanterie du sous-secteur est évacuée.

Mon 1er P.C., Ferme le Try, où sont installés 3 téléphones, est partiellement détruit. Mes communications téléphoniques sont mises successivement hors d’usage et à 15 h 20 exactement, plus aucun poste ne répond à mon appel.

A 18 h le P.C. devenant intenable, je l’installai dans un abri de fortune à la lisière ouest de la Corne N.O. du Bois des Grandes Communes à hauteur et à 400 m de la Borne 5 de la route de Namur à Hannut.

Capitaine du génie Demeuldre tué ; Lieutenant Gillard du 10 grièvement blessé.

19 h 20 – Reçu avis du Capitaine Van Holsbeek qu’une colonne d’infanterie assez longue descend de Franc-Waret pour Trieu-Martin vers Gelbressée.

Durant cette journée les hommes n’ont pas pu être ravitaillés en nourriture et en boisson.

Un rapport (dont je n’ai pas gardé copie) donnait une idée de la situation dans le S/S le 21 août 1914 au soir, a été envoyé le 22 d° à 5 h, au Général Commandant la 10e Br Commandant la défense mobile du secteur. Panique parmi les troupes de première  ligne (8 F.)¹

¹ Extrait de la D.F.N. par l’histoire de l’E.N.G. p.291 «  Le Colonel Verbist remet énergiquement toutes choses en ordre. Ordre lapidaire  d’un même «  on meurt  là ! »

Note personnelle Envoyé mon cheval et le domestique à la maison.

Les IIe et IIIe Bon Fr appartenaient au 148e et formaient régiment (s.l.o. du Lieutenant Colonel Grumbach) avec le Baron Jeanton. Ce régiment partit de l’Entre Sambre et Meuse (Bioul) vers Namur, dans la nuit du 21 au 22 août 1914.

 

22 août 1914

Renforts reçus :

Le 21 à 21 h ; Bataillon (II), Bosquet du 8 à la Borne 4.400 de la route de Hannut ;

Le 22 à 6 h Bataillon Horlay du 30 (ravin Ouest du bois des Gournies).

Le brouillard du matin contrarie fort l’observation.

J’avais donc sous mes ordres :

Le 22 août 1914

            3 bataillons du 10e

            1 bataillons du 8e

            1 bataillons du 30e

            1 bataillons du 45e (Français) (Commandant Brev Jeanson)

            1 ½ bataillons du 8 F (Commandant Artan de St Martin)

            3 batteries Art/10e Br. (Major Goffinet)

Le 23 août 1914

            3 bataillons du 10e

            2 bataillons du 8e (soit un en plus amené par le Colonel Couturiaux

            1 bataillons du 30e

            1 bataillons du 45e (Français) (Commandant Brev Jeanson)

            6 compagnies du 8 F.

            3 batteries de 7,5

            Quelques pièces anciennes (Commandant Demeur)

            La Compagnie M. de la 10e brigade.

 


Lieutenant Général Verbist

à suivre..........

new! Pour les ordres de bataille, Namur cliquer sur ce lien: Ordre de bataille de Namur en 1914

Pour la suite cliquer sur:        2eme partie: Le Combat de Wartet .

   

Le Général Verbist en discusion avec le roi Albert 1er à La Panne

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