Suzanne Bomhals

(1912-2000)

Le Réalisme Fantastique d'une Intimiste Surréaliste

   

Vous qui aimez la peinture, découvrez l'univers fantastique de Suzanne Bomhals (1912 - 2000), peintre animiste surréaliste. Le récit est étoffé de poèmes de Simone Kunhen de la Coeuillerie.

 
ENGLISH SUMMARY:

Suzanne Bomhals is a Belgian female painter living in Ghent (Belgium). Her paintings are sublime pieces of art who describe simple daily events. She is an autodidact and belong to any artistic school. Her art belongs to the fantastic realism as well as to the intimistic surrealism. However, in some way, is her work close to the atmosphere found in the paintings of Magritte, Delvaux, Labisse, De Chirico and Balthus. She creates a particular atmosphere and always stays herself during her long artistic carriere. Suzanne Bomhals dominates the painting technique. She knows how to draw and how to paint the minutest details of the reality. Her oeuvre has always shown a world full mysteries giving the spectator the possibility to have a personal interpretation. She was living in the historic center of Ghent in a splendid renaissance house together with her friend, the female poet Simone Kuhnen de la Coeuillerie, who describes with great sensibility, life in Flander's cities and particulary in the city of Ghent. The author also includes in his article some poestries written by Simone Kuhnen de la Coeuillerie.

Raoul Verbist

 

La première fois que j'ai rencontré Suzanne Bomhals c'était à Gand, fin 1998, dans sa petite maison du quai des Dominicains dont la façade a pignon de style renaissance flamand, patinée par le temps, se reflète tranquillement dans l'eau paisible de la Lys. Lorsque je pénétrais dans la salle de séjour, l'artiste, assise pres de la fenêtre, m'accueillait avec simplicité. Je pouvais lire dans son regard bleu vif, devenu un peu opaque par le poids des années, une certaine tristesse qu'elle essayait de dissimuler. Par fierte elle essayait de cacher la détresse d'avoir du vieillir trop vite et de n'avoir pu continuer d'exercer l'art auquel elle avait consacré toute sa vie : la peinture. Je me rappelais d'une visite faite il y a 30 ans avec mes deux fils. Nous étions reçus dans cette même pièce. Rien n'y avait changé. La même lumière intime traversait la salle de séjour, une lumière diffuse, propice a peindre, semblable a celle que pénètre les intérieurs de Pieter de Hoogh ou de Vermeer.

 « Oh lumière de mon pays :

  Perle fine, or blond, nacre fluide

  Entourant d'un halo humide   

  Les peupliers inversés dans la Lys…. »

Entre deux silences dans la conversation, mon esprit vagabondait et mon regard fugitif parcourait les encoignures de la pièce pleine de souvenirs. Il y avait toujours le petit Teniers accroché près de la porte, la massive soupière en argent toute oxydée sur la table basse près de la fenêtre et le portrait de son amie poète Simone Kuhnen de la Coeuillerie habillée en Tonkinoise sur le mur d'en face. Il y avait aussi contre le mur le bureau bibliothèque Regency où la poétesse écrivit " Poèmes du Désespoir ", "Pays d'Ouest "et composa les  " Tannkas et Hai-Kais ". Dans un vase filiforme placé à gauche de la tablette patinée du bureau, une rose solitaire perdait quelques pétales.

 

"Dans le jardin d'été autrefois fleurissaient les roses...."

 

 

La rose devant la mer

 

La conversation reprenait comme il se doit "  Le savez vous, cher monsieur, Simone Kuhnen est un grand poète. Lorsqu'elle décéda, il y a maintenant 6 ans, j'ai fait don de tous ses écrits a la Bibliothèque Royale. I ls sont venus tout chercher de Bruxelles, oui, tout chercher."  Il y eu un silence, mon regard distrait continua à explorer les recoins de la pièce j'essayais de trouver le moindre tableau de l'artiste qui me permettrait de pénétrer l'esprit de sa peinture. Aucune oeuvre n'y était accrochée. La conversation reprit " Cela pourra peut-être servir un jour à quelqu'un qui voudra faire une thèse sur son oeuvre. Avez vous lu " Les Fables pour Grands Enfants "  " Audi voces silentii"... Simone Kunhen est un grand poète, cher monsieur.. " Il y eut un nouveau silence, sans doute par respect pour le poète. Suzanne Bomhals me confiait ensuite qu'elle allait quitter sa maison et son atelier pour toujours, et qu'elle partait dans une maison de repos, " j'espère que vous viendrez me voir " m'implorait-elle. J'avais comme l'impression que c'était un départ forcé par son entourage. J'ignore l'âge que pouvait avoir cette brave dame. Je ne l'ai plus jamais revue malgré la promesse que je lui avais faite de lui rendre visite. Un jour j'appris qu'elle n'était plus. Suzanne Bomhals était une personne au visage régulier, sobrement vêtue, à la chevelure fine proche du blond vénitien. Ces yeux sont bleus clair et vous fixent d'un regard tantôt grave, tantôt malicieux. Elle s'exprimait  calmement en roulant légèrement les " r ". Au premier abord on aurait cru qu'elle était d'origine étrangère. Je crois me souvenir qu'elle aurait un ancêtre d'origine danoise. Tiens, à propos, où pourrait bien se trouver le magnifique modèle réduit de la machine à vapeur façonné par son père et qu'elle m'avait montré avec fierté lors de ma jeunesse.

" La vie est faite de départs,

  De départs joyeux ou tristes,

  Vers l'inconnu qui seul existe."     

Suzanne Bomhals et son amie Simone Kuhnen de la Coeuillerie étaient des personnages familiers, amies de ma mère je les ai souvent rencontrées lors de mon enfance . Elles avaient toutes les deux une allure très distinguée. Dans mon esprit d'enfant, je les considerais comme des artistes.Lorsque, tout enfant, j'allais, avec ma mère et mes soeurs, rendre visite aux demoiselles Kuhnen, comme on les appelaient, je me souviens de l'enthousiasme et de la passion avec laquelle la poétesse nous recitait ses dernières créations. Ce qui m'avait le plus impressionné à l'époque était le bel accent français et la belle diction nourrie d'intonations théatrales entrecoupées d'expirations et d'inspirations à la Malraux utilisées par Simone Kuhnen de la Coeuillerie. Je me souviens qu'elle nous récitait d'une voix haute et forte debout comme l'acteur en scène ses nouvelles créations poétiques.

" Gand sous la lune n'est plus Gand ! 

La ville aux trois tours lors se romantise,

Perd son air altier, farouche,arrogant,

S'adoucit, s'alanguit, s'apaise, s'humanise.

Gand sous la lune n'est plus Gand!...." 

Ou encore :

" Les bons pavés de Gand me furent secourables

A l'heure du grand désarroi,

A l'heure où le deuil et l'effroi

Etreignirent mon coeur saignant et misérable.

Les bons pavés de Gand me furent secourables...                                                      

 

Elle était très fière de vivre a Gand, ville qu'elle chérissait entre toute.

 

Elle aimait aussi le pays de Flandre qu'elle appelait le "  Pays d'Ouest ", aux images toujours diverses et toujours emouvantes, riches de ses trésors d'art et de ses paysages empreints de poésie.

"Pays d'Ouest, o mon pays

Fouaille de vent, noyé de brume,

Pays rude où la mer écume

Glauque sur les horizons gris ..

Pays où les verts peupliers

Ont tous vers l'est le dos plié

Sous l'habitude des rafales.

Terre âpre où l'averse s'affale

En crépitant sur les guérets mouillés.

 

Pays où la Lys et l'Escaut 

Tour à tour mirent dans les eaux

La course blanche des nuages

Et le métal des ciels d'orage...

Où les calmes et lents canaux

Baignent en passant les roseaux

Limitant de gras paturages.

 

Pays des seigles et du lin,

Des boeufs lourds, ruminants sereins

Sans pensers sous leurs fronts placides,

Des paysans, roux et torpides,

Rubiconds sous l'or de leurs crins. 

Pays fier où des tours de pierres

Accrochent un pan de brouillard,

Pays de foi, où des clochers épars

Guident l'envol de la prière.

 

Pays d'ouest, ô mon pays natal,

Mon corps accoutumé à ton climat brutal

Des midis alanguis n'a point la nostalgie.

Tes étés courts, tes hivers longs,

Tes printemps criblés de grelons

M'ont tôt fait une âme aguerrie

Et ton vent âpre qui me mord

Vent d'est, d'ouest ou vent du nord

Insuffle en mon sang l'énergie...

Mon attrait pour l'art et en particulier pour la peinture fit que je m'intéressais à l'oeuvre de Suzanne Bomhals. Tout jeune je rêvais de posséder une de ses toiles et ce ne fût qu'en 1997 que je pu réaliser ce rêve si convoité. Je savais que l'artiste se séparait difficilement de ses toiles et qu'elle n'aimait pas vendre sauf en cas de nécessite. Ainsi je décidais de lui rendre visite avec le secret espoir d'acquérir une oeuvre. Il fallait aborder le sujet avec une grande prudence en essayer de ne pas brusquer l'artiste. Un rendez-vous fut pris par téléphone. Suzanne Bomhals était d'accord de me recevoir, je sentis dejà que ma demarche ne serait pas vaine.

C'est avec une grande émotion que je me rendais chez elle. Je fus accueilli par Michel une personne au physique d'ascète que l'artiste hébergeait en échange de quelques menus services. Il ressemblait d'ailleurs au personnage en redingote peint par Paul Delvaux dans son oeuvre " Les phases de la Lune". Le brave homme m'introduisait dans la salle de séjour où l'artiste peintre m'accueillit. La conversation tournait d'abord autour de sujets banaux qui n'avaient rien a voir avec la peinture jusqu'au moment où la curiosité me dévorait. Mon attente devenant insupportable j'abordais le motif de ma visite.

 

Femmes

 

Après une demi-heure nous montèrent l'escalier étroit menant vers l'atelier situé au premier étage, rien n'y avait changé, la cheminée flamande sévère et élégante à la fois était toujours là, le chevalet placé jadis comme sentinelle près de la fenêtre pour capter le maximum de lumière trônait maintenant au beau milieu de la pièce, depuis longtemps il ne servait plus à peindre. Les pinceaux autrefois soigneusement rangés sur la tablette du chevalet avaient disparus La palette patinée de l’artiste, encore garni de masses multicolores épaisses à peine durcies par le temps, était accrochée au mur du fond au-dessus d’un canapé lit recouvert d’une couverture écossaise. Le tableau intitulé «Femmes » peint par Suzanne Bomhals était la seule toile ornant le mur. Une main anonyme y ouvre discrètement un rideau dévoilant une pièce où dans le fond trône sur un socle un buste de femme, à l’avant-plan à gauche de la toile un mannequin de paille vêtu d’une robe longue et coiffée d’un chapeau à fleur semble vouloir refermer le rideau et empêcher l’entrée de l’intrus. Ce tableau est très représentatif, il caractériser l’œuvre de Suzanne Bomhals: le mystère, l’étrange et le rêve.   Suzanne Bomhals me fit asseoir sur une chaise, Elle quitta un instant son atelier pour une petite annexe attenante, une sorte de débarras, d’où elle en revint avec quelques toiles de taille différentes qu’elle disposa contre le lit qui se trouvait devant moi, juste bien placé pour permettre à une raie de lumière de bien les éclairer. Pouvoir choisir une toile dans le lieu ou elle a été créée est un privilège. Parmi celles-ci il y avait "Le voyage de noce" et "L'étranger" Ce dernier tableau, ayant comme décor une fenêtre vue de l’intérieur d’une maison avec sur la tablette un cactus et dehors une demi tête de femme à la peau de couleur essayant de regarder à l’intérieur, pourquoi ce cactus sur le châssis de fenêtre ? Il y avait aussi "L'attente vaine" et "Jour de fête". Je déplaçais avec beaucoup d’émotion chacune des toiles et les plaçais à tour de rôle sur le chevalet. Je me décidais pour "Le voyage de noce" et pour "L'attente vaine". . Après avoir convenu du prix Suzanne Bomhals m’offrit en plus 3 dessins ayant servis d’esquisse pour ses toiles, elle les signa d’une main rapide. Il y avait entre autre une étude de mains que j’appréciais particulièrement.  On reconnaît le talent de l’artiste aux mains me disait ma mère,  Suzanne Bomhals excellait dans le dessin de mains. 

Elles sont blanches les mains du poète, elles chantent,

Elles sont rouges les mains du poète, elles chantent la guerre,

Elles sont dures les mains du poète, elles chantent les champs et la terre.

                                                                                    (Raoul Verbist 1998)

Par la porte fenêtre de l'atelier donnant sur le balcon, on pouvait apercevoir au travers des ferronneries de la balustrade la masse imposante  du "Pand", l’ancien couvent des Dominicains entièrement restauré. On retrouve cette même balustrade en fer forgé dans le tableau"Le passage du cortège". On n’y peut voir une jeune femme élégante accoudée à la balustrade du balcon. Sa main gantée est délicatement posée sur la balustrade, d’autres mains de personnages sans visage apparaissent également de chaque côté de la balustrade.

 

 

Le passage du cortège (détail)

(les mains sur la balustrade)

 

   

Suzanne Bomhals me dédicaça une monographie en écrivant la phrase suivante : « Très amicalement à ...........  et toute ma gratitude pour sa compréhension ! » Au premier abord je n’avais pas compris cette petite phrase. Pourquoi « gratitude » et « compréhension »? me demandais-je.Pourquoi ?     Peut être qu’elle voulait dire que grâce aux deux toiles dont elle se séparait elle pourrait continuer à vivre dignement quelque temps. Suzanne Bomhals n’aimait pas se séparer des toiles accrochées chez elle, elles faisaient partie de son environnement. Elle me confia « Ce sont les dernières, après ce sera fini…quand je partirai j’ai décidé de tout donner aux musées.»

 

Le voyage de noce

 

Suzanne Bomhals me dit en parlant du tableau "Le voyage de noce" que je venais d'acheter: "ne trouvez-vous pas que c'est un drôle de voyage de noce. "En effet le couple représenté sur le tableau, assis face à face dans  le compartiment du train qui le transporte, semble avoir des occupations différentes. Le mari n'a de l'intérêt que pour son journal et la femme rêve d'autres horizons en  regardant par la fenêtre, tandis que le train dans lequel ils sont assis continue sa route, la vie continuant son cours l a fenêtre du compartiment ne dévoile qu'un ciel bleu dans lequel on peut voir un nuage, symbole de la détresse du couple. Ici aussi l'expression des mains a une grande valeur picturale.

 

 

L'attente vaine

 

L'autre tableau "l'attente vaine" représente une jeune femme vêtue d'une robe noire et accoudée à une table de bistrot ronde, son regard troublé semble évasif et songeur. Sur la table un gant délicatement posé à côté d'un verre fraîchement entamé. Qu'attend-elle? Un bonheur perdu?  L’espoir d'une nouvelle rencontre? La technique utilisée dans ce tableau est fort intéressante et les couleurs prédominantes sont le rose et le noir. Les deux toiles sont des exemples du surréalisme intimiste et fantastique ainsi que du réalisme magique qui imprègne toute l'oeuvre de Suzanne Bomhals. L'artiste a gardé sa vie entière cette même constance picturale. Des grands soucis du détail, une disposition des personnages et des objets bien placés ainsi que des couleurs bien choisies donnent à son oeuvre une dimension toute particulière. Il fallait parfois plus d'une année avant qu'un tableau ne soit achevé. Je me souviens du tableau" Les ficelles " Suzanne Bomhals y travailla très longtemps, elle n'était pas satisfaite des mains tirant les ficelles des marionnettes et les a retouchées plusieurs fois, je crois me souvenir qu'elle utilisa de la peinture à base d'or pour façonner les mains du marionnettiste.

Raoul Verbist

Les ficelles

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